mardi 15 décembre 2015

Sous votre plume : Je ne deviendrai jamais maîtresse !

La rubrique "Sous votre plume" toujours là ...

Aujourd'hui c'est le cri du coeur de Sarah que je relaie... 


* * Plus tard, je deviendrai maîtresse ! ou comment les institutions françaises m'ont dégoûtée du métier de mes rêves. * *


D'aussi loin que je me souvienne, j'ai toujours été attiré par l'enseignement. 
Après le bac c'était décidé, je serai professeur des écoles ! Plus tard, je deviendrai maîtresse !
Je suis entrée en première année de licence, que j'ai validée. 
A la fin de cette même année je postule pour devenir EAP Emploi d'Avenir Professeur
Je n'ai que 18ans et ce contrat me permet de gagner de l'argent de manière stable tous les mois, et plus que ça je me sens chanceuse ! 
Chanceuse car contrairement à d'autres étudiants je vais pouvoir goûter au métier dont je rêve avant même d'être diplômée !

Les ennuis commencent...


Un secrétariat de fac incompétent, un manque d'organisation et apparemment aucune communication entre les services; je passe mon été au téléphone pour essayer de retrouver les pièces de mon dossier de candidature éparpillées dans les méandres de l'université.

Enfin ! Candidature acceptée !

Je me rend dans le collège qui s'occupe de l'aspect administratif de mon contrat, quand je le signe on me le rappelle bien : tu t'es mise un fil à la patte, la bourse (qui t'a été vendue comme un complément de salaire), si tu ne passes pas le concours en temps et en heures tu devras la rembourser intégralement.... Mais, et si finalement je ne veux plus devenir instit ? ... Tant pis, je ne veux pas y penser, un doute bien vite balayé ! Je suis trop heureuse d’avoir obtenu ce poste pour m'inquiéter avec ça.

Prise de poste.

Ça y est, je suis officiellement EAP ! Dans une école en zone éclaire. Mon entourage s'inquiète pour moi "mais ça craint là bas", "tu vas en baver", "c'est loin d'être un secteur facile !"... Peu m'importe, je me dis qu'il faut bien commencer quelque part !

Les premiers jours. 

Arrivée dans l'école, je me rend bien vite compte qu'ici c'est marche ou crève. On est bien loin de l'école élémentaire dans laquelle j'ai fait mes études, avec ses 6 instits et ses 2 dames de service.
Ici, il y a du monde, beaucoup de monde ! Des AVS, des maîtres G, des maîtres E... Personne ne m'explique ce que ça signifie, à la récré on est vite très nombreux dans la salle des maîtres, j'ai beaucoup de mal à me faire une place dans le corps enseignant...
Mes seules discussions sont "tu es sure de vouloir faire instit ? si c'était à refaire moi j'y retournerai pas !" , "tu t'es bien trop spécialisée dans tes études et si finalement ça te plait pas ?", "honnêtement, fais autre chose ! beaucoup trop de travail pour peu de reconnaissance, tu es encore jeune tu as encore la possibilité de changer d'avis, toi !"
Je ne prête pas attention à tout ça, je suis persévérante et plutôt têtue, mon avenir est dans l'éducation je le sais !

Pas de chance...

Presque simultanément avec ma prise de fonction je me retrouve "à la rue", sans véritable adresse ni domicile. Cet emploi sera désormais ma principale source de revenue pour me débrouiller seule.

Les mois passent... 

J'adore mon travail, Je m'entends de mieux en mieux avec mes collègues, à force d'écouter leurs conversations je commence peu à peu à comprendre qui est qui et qui sert à quoi.
Les élèves sont géniaux, et très demandeurs, je me sens utile !
Finalement, le secteur me plait, les enfants ont plus de difficultés certes mais c'est ce qui rend ma présence importante.
Presque une année de passée, les problèmes de la rentrée.
Septembre passe, puis octobre, novembre... Toujours pas de bourse (ce fameux complément de salaire qu'on nous a promis). Je me retrouve bien embêtée, chaque mois 260€ qui ne tombent pas sur mon compte, avec mon petit budget d'étudiante ça devient vraiment compliqué...

Un prêt étudiant. 

Beaucoup trop de problèmes financiers, et toujours aucune nouvelle du rectorat pour savoir si mon contrat sera prolongé. Je me rend à la banque, je n'ai pas le choix, je m'endette. Dans 4ans, je devrais commencer à rembourser tout cet argent.

Deuxième année.

Ça y est ! Mon contrat a été renouvelé, et dans le même établissement en plus ! Je suis folle de joie, j'ai l'impression de faire "le plus beau métier du monde". J'ai appris à connaître toutes mes collègues. Cependant, mon tuteur reste très absent et distant, j'ai peu de suivi... mais peu importe !

L'évaluation de fin d'année. 

Moment crucial ! Je me rend au collège pour entendre ce que mon tuteur a pensé de moi cette année. Je m'y rends le sourire aux lèvres, j'aime mon métier, je viens au travail le matin dans la joie et la bonne humeur, mon travail est fait correctement, j'ai même accepté plusieurs fois de prendre des responsabilités que je n'étais pas censée avoir pour aider mes collègues, je n'ai pas de soucis à me faire.

Le couperet tombe. 

Après deux ans de bons et loyaux services mon travail ne convient plus, on ne me trouve plus assez investie, je ne me suis pas assez imposée dans l'établissement, le corps enseignant me trouve trop effacée. Je suis anéantie. Je sors de là en pleurs.
Je souhaite m'expliquer avec mon tuteur, j'ai beaucoup de mal à ce qu'il m'accorde de son temps. Je suis en pleurs dans son bureau, comment lui qui ne m'a jamais vraiment pris sous son aile, comment lui qui ne m'a presque jamais vue en classe, comment lui avec qui je n'ai fait AUCUN bilan de l'année, comment peut-il juger réellement de la qualité de mon travail ?

Nouvel établissement. 

Je m'inquiète pour la nouvelle école dans laquelle je serai affectée, moi qui aimait tant mon école, mes collègues, mon secteur, mes élèves... je suis bouleversée du changement.
Nouvelle affectation.
Je contacte ma future tutrice, personne ne l'a informée de ma venue. Ça commence mal... C'est donc à moi de lui expliquer à quoi je sers, en quoi consiste ce type de contrat, quelles seront mes fonctions etc...

Mes premiers jours.

Ma tutrice est super ! Les enfants sont déjà très à l'aise avec moi. C'est une toute petite école maternelle mais tout le monde est si gentil ! Je me sens déjà intégrée. A peine arrivée, je sais que je passerai presque toutes mes heures de travail en compagnie de ma tutrice dans SA classe, elle me propose déjà de monter un projet pour les cartes de Noël. Cette dernière année en tant qu'EAP promet d'être génial !

Septembre, octobre, novembre. 

Cette année encore la bourse ne tombe pas, cela fait trois mois maintenant... Ma situation financière est catastrophique. Via les réseaux sociaux j'apprend que nous (les EAP) sommes tous dans une situation critique... J'appelle sans arrêt le CROUS, ma mère aussi. Aucune réponse. Des mails. Aucune réponse...
Clairement, on nous abandonne à notre sort... Quand d'autres EAP arrivent à joindre leurs services ils se font littéralement "envoyés chier" parce qu'apparemment c'est pas en appelant tous les jours que notre situation se débloquera ! Comment cette employée du CROUS peut se permettre de dire quelque chose comme ça ? Elle a sa paie compléte à la fin de chaque mois, elle !

Nouveau discours du CROUS. 

Ça y est ! Ils décrochent leur téléphone. Mais ce n'est pas une si bonne nouvelle que ça au final. "On ne sait pas", "L'argent a été versé vous le recevrez bientôt", "Nous n'avons pas encore reçu l'argent", "Nous n'avons pas la liste des étudiants concernés par la BSP"... Toutes les excuses possibles et imaginables nous sont servies ! Je contacte la presse pour tenter de faire bouger les choses, sans succès. Une autre EAP contacte les différents services concernés : oui, le CROUS a l'argent de nos bourses depuis un moment, oui ils ont les listes des étudiants depuis plusieurs semaines déjà...
Alors, où est notre argent dans tout ça ?
Nous travaillons, nous avons signé un contrat, cet argent nous est dû !

Mi-novembre. 

Le CROUS nous a versé un mois de bourse. Un mois ! 260€ sur les 780€ qu'ils nous doivent. Quand on les contacte ils nous servent ça comme un cadeau "vous avez déjà eu un mois vous devriez être contents !", nos banquiers eux par contre ne nous font pas de cadeau... Par chance, je sais gérer mes comptes, je sais me priver et j'ai ma famille pour m'aider. Encore une fois grâce aux réseaux sociaux j'apprends que tous les EAP n'ont pas cette chance, certains se trouvent dans une situation financière impensable, ils sont au bord du gouffre..

T10, T15

Jusqu'à aujourd'hui j'ai toujours été en contact avec des professeurs des écoles qui étaient en poste depuis des années, aujourd'hui ma tutrice et une autre collègue sont en formation et donc remplacées par de jeunes diplômées (7 ans d'enseignement quand même !),
Elles me mettent face à la réalité que je n'ai pas encore eu "la chance" de voir, elles sont titulaires depuis 7ans et n'ont toujours pas de poste fixe... Chaque jour elles changent d'école pour remplacer des collègues, qui elles, ont la chance d'avoir leur propre classe.
"Une nouvelle école tous les jours, parfois même deux dans la journée !" ces mots résonnent dans ma tête, pas de réel suivis des élèves, pas de projets à long terme ...
"Quand on se déplace on nous rembourse maximum 75€/mois pour nos frais, alors qu'une carte de train coûte déjà 200€..." Aïe...
"Tu sais aujourd'hui faut pas s'attendre à être fixe avant T10 (10 ans après ta titularisation) si tu tombes enceinte entre deux tu peux compter T15 même !" Leurs mots résonnent dans ma tête... Je n'aurai JAMAIS les èpaules pour supporter ça. Je sais pertinemment que je suis assez fragile psychologiquement, comment vais-je supporter ça ?

Je suis réellement AMOUREUSE de ce métier.

J'ai voulu devenir maîtresse pour la beauté de ce travail, pour avoir la chance chaque jour de pouvoir enseigner à ces petits des choses qui leur seront ensuite utiles tout au long de leur vie, pour pouvoir voir le sourire d'un enfant lorsqu'il aura compris une notion grâce à mes mots et ma patience...
Cet emploi d'avenir professeur était une réelle CHANCE de découvrir plus tôt que prévu le travail de mes rêves.

J'aime mon travail du plus profond de mes tripes !


Mais chaque fois que ma nouvelle tutrice me dit le sourire aux lèvres "tu vois Sarah, comme moi tu feras le plus beau métier du Monde" j'ai ce pincement au coeur...
J'ai ce pincement au coeur parce que je sais qu'au final je ne deviendrai jamais maîtresse... 
Je ne deviendrai jamais maîtresse parce que je me rend bien compte que l'état nous abandonne, que ses institutions ne font rien d'autre que nous couler, 
Je ne deviendrai jamais maîtresse parce que l'éducation nationale ne nous considère que comme des pions à placer là où il manque quelqu'un sans se soucier de la personne qu'il y a derrière. 
Je suis désolée pour les enfants de demain, que j'aurais adoré avoir comme élèves, à qui j'aurai aimé pouvoir accorder de mon temps, de ma patience, de ma passion...

JE SUIS DÉSOLÉE MAIS JE NE DEVIENDRAI JAMAIS MAÎTRESSE..."

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